{"id":608,"date":"2007-03-01T20:36:32","date_gmt":"2007-03-01T19:36:32","guid":{"rendered":"http:\/\/www.franchouille.fr\/shadowrun\/?page_id=608"},"modified":"2007-03-01T20:36:32","modified_gmt":"2007-03-01T19:36:32","slug":"la-table","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.franchouille.fr\/testsr\/sr-inspi\/nouvelles\/la-table\/","title":{"rendered":"La table"},"content":{"rendered":"<div id=\"corps\">\n<p>Quand Ray et son pote d\u00e9barqu\u00e8rent au Twister, je compris tout de suite qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas venus pour le plaisir de boire un verre avec moi. Ray avait son regard des mauvais jours, un regard fuyant. Son pote, lui, faisait carr\u00e9ment la gueule. Il n\u2019avait pas besoin de \u00e7a pour \u00eatre intimidant. Bien qu\u2019humain, il \u00e9tait taill\u00e9 sur le mod\u00e8le ork. Ses mains, larges comme des battoirs, \u00e9taient agit\u00e9es d\u2019un tic nerveux r\u00e9gulier. Abus de Novacoke ou de <span class=\"caps\">BTL<\/span>\u00a0? Allez savoir. En tout cas, il \u00e9tait trop jeune pour que ses r\u00e9flexes c\u00e2bl\u00e9s d\u00e9connent d\u00e9j\u00e0. \u00c0 moins bien s\u00fbr qu\u2019il n\u2019ait achet\u00e9 un \u00e9quipement de deuxi\u00e8me ou troisi\u00e8me main.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Jake, on a besoin de tes services. \u00c7a urge. On va t\u2019emmener. Paye ton verre, on d\u00e9colle tout de suite\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00c7a puait. Pourquoi \u00eatre venu me chercher\u00a0? J\u2019ai un t\u00e9l\u00e9phone, je suis joignable\u2026 Ray savait bien que je n\u2019aurais pas refus\u00e9 une demande de sa part. Il faut dire que sans lui, je croupirais probablement quelque part dans une prison corpo. Il y a moins d\u2019un an de \u00e7a, j\u2019avais encore un <span class=\"caps\">SIN<\/span>, un vrai job, une petite vie tranquille et je m\u2019\u00e9tais am\u00e9nag\u00e9 des \u00ab\u00a0\u00e0-c\u00f4t\u00e9s\u00a0\u00bb histoire d\u2019arrondir mes fins de mois. C\u2019est comme \u00e7a que j\u2019avais fait la connaissance de Ray. Je m\u2019occupais \u00e0 l\u2019\u00e9poque de cyberchirurgie sur animaux. Je r\u00e9cup\u00e9rais des pi\u00e8ces cybern\u00e9tiques et des programmes de maintenance que je lui fourguais. Et puis du jour au lendemain, mon patron avait commenc\u00e9 \u00e0 me tourner autour, \u00e0 \u00eatre suspicieux et \u00e0 me poser des questions sur mon travail, trouvant bizarre que le taux de pi\u00e8ces d\u00e9fectueuses que je d\u00e9tectais soit sup\u00e9rieur \u00e0 celui de mes coll\u00e8gues. J\u2019avais appel\u00e9 Ray au secours et en \u00e9change d\u2019une coquette somme, il avait organis\u00e9 mon extraction. Non, vraiment, je ne lui aurais pas refus\u00e9 un service. Alors pourquoi cette excuse foireuse pour venir me chercher\u00a0?<\/p>\n<p>Une Mercury Comet nous attendait sagement devant l\u2019entr\u00e9e du bar. Ray et moi sommes mont\u00e9s \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Son pote s\u2019installa \u00e0 l\u2019avant avec le conducteur, un interfac\u00e9 qui garda les yeux ferm\u00e9s et les mains sur les genoux pendant tout le trajet. Personne ne dit un mot pendant les trente minutes qu\u2019il nous fallut pour rejoindre les docks de Tacoma depuis le sud de Downtown. J\u2019en profitai pour faire quelques recherches sur la Mercury Comet. J\u2019avais investi dans du cyberware au d\u00e9but de ma nouvelle vie\u00a0: un commlink implant\u00e9 et des yeux cybers bourr\u00e9s d\u2019options plus ou moins utiles. En comparaison de mon ancien \u00e9quipement (un commlink externe et des lunettes pour la r\u00e9alit\u00e9 augment\u00e9e), mes implants me permettaient une totale discr\u00e9tion. Avant d\u2019y monter, j\u2019avais mesur\u00e9 la garde au sol de la voiture et mes recherches me confirm\u00e8rent ce que je pensais\u00a0: celle-ci \u00e9tait trois centim\u00e8tres plus bas que la norme. Pas assez pour du tuning, trop pour une simple fatigue des amortisseurs. Le blindage \u00e9tait plus renforc\u00e9 que sur l\u2019originale, tout comme le moteur dont le ronronnement rauque laissait deviner un V8, indisponible sur ce mod\u00e8le, m\u00eame en option.<\/p>\n<p>\u00c7a ne m\u2019avait pas vraiment \u00e9tonn\u00e9 que Ray veuille se rendre dans le quartier des docks. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il op\u00e9rait le plus souvent, tout comme moi. Mais ce ne fut que lorsque la voiture quitta la 11<sup>e<\/sup> Avenue Ouest pour s\u2019engager sur l\u2019Avenue Yakima Sud que je compris que nous nous rendions directement \u00e0 mon cabinet.<\/p>\n<p>C\u2019est Ray qui me l\u2019avait d\u00e9gott\u00e9 juste apr\u00e8s mon extraction. Il m\u2019avait pr\u00e9venu d\u00e9s le d\u00e9part qu\u2019en acceptant d\u2019en reprendre l\u2019exploitation, je me mettrais en cheville avec la Mafia. Mais j\u2019avais br\u00fbl\u00e9 la majeure partie de mes \u00e9conomies dans l\u2019extraction, l\u2019achat d\u2019une nouvelle identit\u00e9 et mes nouveaux implants. Je n\u2019aurais pas tenu longtemps sans ce job, alors j\u2019avais accept\u00e9. Et jusqu\u2019\u00e0 ce jour, j\u2019avoue que je n\u2019avais pas eu \u00e0 le regretter. Mon pr\u00e9d\u00e9cesseur avait connu une mort violente lorsqu\u2019un gang concurrent des Raggers avait d\u00e9cid\u00e9 d\u2019achever les bless\u00e9s d\u2019une r\u00e9cente fusillade. Ils s\u2019en \u00e9taient pris au cabinet au moyen d\u2019un drone kamikaze bourr\u00e9 d\u2019explosifs au phosphore blanc. Mais ces types \u00e9taient tellement nazes que le drone n\u2019\u00e9tait pas all\u00e9 plus loin que la salle d\u2019attente. Coup de chance pour moi, le doc s\u2019y trouvait et avait f\u00eat\u00e9 la St Jean avec quelques mois d\u2019avance. Quant au gang en question, il avait \u00e9t\u00e9 ray\u00e9 de la carte par les hommes de Don Gianelli en repr\u00e9sailles.<\/p>\n<p>Mes affaires sont florissantes. Les Raggers, laquais \u00e9cervel\u00e9s des Gianellis, passent leur temps \u00e0 prendre des pruneaux et \u00e0 venir me voir pour se les faire retirer. En \u00e9change d\u2019une petite remise sur les tarifs des soins, ils assurent la protection de mon cabinet. C\u2019est en tout cas ce que laisse supposer le gigantesque tag noir et gris qu\u2019ils ont peint sur la fa\u00e7ade, m\u00eame si, dans les faits, c\u2019est la Mafia qui assure ma protection. Je paie un loyer pour les locaux et le mat\u00e9riel. D\u00e8s les premiers jours, j\u2019ai vu d\u00e9filer dans la salle d\u2019attente tout un tas de types affect\u00e9s d\u2019un accent italien foireux, les cheveux gomin\u00e9s et portant des costards minables. Ils se prennent pour Don Bigio, ne connaissent qu\u2019une ou deux insultes en italien et pensent que manger des soy-p\u00e2tes fait d\u2019eux des hommes puissants\u2026 Mais eux aussi sont de bons clients. La guerre ouverte que la Mafia livre au Vory v Zakone, son \u00e9quivalent russe, conduit \u00e0 de nombreux affrontements violents et les \u00e9clop\u00e9s finissent tous chez moi. Les plus riches claquent leurs nuyens en implants susceptibles d\u2019allonger leur esp\u00e9rance de vie. Entre les op\u00e9rations elles-m\u00eames et la marge que je me prends sur le mat\u00e9riel, je n\u2019ai jamais de retard dans mes loyers.<\/p>\n<p>Une voiture et un van \u00e9taient gar\u00e9s devant le cabinet. La lumi\u00e8re \u00e9tait allum\u00e9e et filtrait au travers des barreaux des fen\u00eatres et sous la porte blind\u00e9e. Je me connectai imm\u00e9diatement au n\u0153ud du cabinet et un plan en 3D fit son apparition dans mon champ de vision. J\u2019appelai \u00e0 ma vue les statuts de s\u00e9curit\u00e9 d\u2019une simple impulsion mentale. Le plan se d\u00e9pla\u00e7a l\u00e9g\u00e8rement, laissant place \u00e0 diverses informations affirmant qu\u2019aucune intrusion, physique ou virtuelle, n\u2019avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9tect\u00e9e, et que la situation \u00e9tait normale. Un simple regard aux param\u00e8tres de confort confirma mes craintes\u00a0: la lumi\u00e8re \u00e9tait cens\u00e9e \u00eatre \u00e9teinte dans toutes les pi\u00e8ces\u2026 Pas de doute \u00e0 avoir, le n\u0153ud avait \u00e9t\u00e9 pirat\u00e9 par un pro qui m\u2019envoyait des infos compl\u00e8tement fausses. Cette soir\u00e9e prenait d\u00e9cid\u00e9ment un tour qui ne me plaisait pas du tout.<\/p>\n<p>En descendant de la voiture, Ray se fendit d\u2019un \u00ab\u00a0Reste zen Jake, c\u2019est tranquille\u00a0!\u00a0\u00bb. Qui essayait-il de rassurer avec cette r\u00e9plique digne d\u2019une mauvaise trid\u00e9o B\u00a0? Lui ou moi\u00a0?<\/p>\n<p>Quatre personnes, trois hommes et une femme, m\u2019attendaient. Un grand type bedonnant que je reconnus imm\u00e9diatement comme \u00e9tant le repr\u00e9sentant des Gianellis sur les docks. Je l\u2019avais rencontr\u00e9 une fois lors de ma \u00ab\u00a0prise de fonction\u00a0\u00bb. Il m\u2019avait fait l\u2019effet d\u2019un pain de glace glissant lentement le long de ma colonne vert\u00e9brale lorsqu\u2019il m\u2019avait expliqu\u00e9 les conditions du deal. Les rumeurs que j\u2019avais entendues par la suite avaient confirm\u00e9 mon impression. Face au Vory, r\u00e9put\u00e9 pour ses m\u00e9thodes violentes et cruelles, Tony \u00ab\u00a0The Chief\u00a0\u00bb Gianelli avait diligent\u00e9 son plus sanguinaire lieutenant. Ce dernier n\u2019\u00e9tait jamais en reste dans la surench\u00e8re des atrocit\u00e9s pour reprendre au Vory et au Yakusa les territoires et les march\u00e9s perdus ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e. Les deux hommes qui l\u2019accompagnaient \u00e9taient de banales porte-flingues, des briseurs de genoux plus fut\u00e9s que la moyenne qui avaient \u00e9t\u00e9 promus gardes du corps.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la femme, la voir me fit l\u2019effet d\u2019un \u00e9lectrochoc. Comment avais-je pu \u00eatre aussi na\u00eff. C\u2019\u00e9tait une elfe. Une brune magnifique et f\u00e9line dont le seul d\u00e9faut physique \u00e9tait une courte cicatrice sur la pommette gauche. Je l\u2019avais rencontr\u00e9e plusieurs semaines auparavant dans une bo\u00eete \u00e0 la mode de Tacoma o\u00f9 nous avions bu quelques verres ensemble. Nous nous \u00e9tions revus plusieurs fois, pour boire un verre ou manger au restaurant. J\u2019avais m\u00e9chamment accroch\u00e9 d\u00e9s le d\u00e9but mais elle maintenait constamment une distance qui la rendait encore plus d\u00e9sirable. J\u2019en avais fait des tonnes pour l\u2019impressionner, racontant en long et en large ma vie de doc des rues, exag\u00e9rant sur mes contacts avec la Mafia et expliquant comment j\u2019am\u00e9liorais ma marge en achetant certains implants au Yakusa. D\u2019elle, je n\u2019avais rien appris de plus que son nom, Kitty, son num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone, et le fait qu\u2019elle travaillait dans les Ombres. Apr\u00e8s quelques semaines, elle avait cess\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 mes appels et j\u2019avais facilement laiss\u00e9 tomber, persuad\u00e9 qu\u2019elle avait juste cherch\u00e9 un pigeon pour lui payer des verres et des bons repas. Quel cr\u00e9tin\u00a0!<\/p>\n<p>Le mafioso me lan\u00e7a un regard d\u00e9pourvu d\u2019\u00e9motions et s\u2019adressa \u00e0 moi d\u2019un ton sec et cassant\u00a0:<\/p>\n<p>\u2013 \u00ab\u00a0Quelle d\u00e9ception Jake\u00a0! Vous permettez que je vous appelle Jake\u00a0? Depuis combien de temps travaillez-vous ici\u00a0? Un an \u00e0 peu pr\u00e8s\u00a0?<\/p>\n<p>\u2013 Neuf mois, Monsieur\u00a0\u00bb m\u2019entendis-je bafouiller. Dans mon champ de vision, les infos en provenance de mon biomoniteur s\u2019affich\u00e8rent en rouge tant mes pulsations et mon taux de sudation s\u2019\u00e9taient envol\u00e9s.<\/p>\n<p>\u2013 \u00ab\u00a0Neuf mois, Jake\u00a0! N\u2019ai-je pas respect\u00e9 ma part du march\u00e9\u00a0? N\u2019ai-je pas fourni un local \u00e9quip\u00e9, une client\u00e8le fid\u00e8le et solvable\u00a0? N\u2019ai-je pas fait en sorte que vous ne connaissiez pas une fin aussi path\u00e9tique que votre pr\u00e9d\u00e9cesseur\u00a0? Et vous ne trouvez rien de mieux que de me poignarder dans le dos en traitant avec ses b\u00e2tards japonais\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La col\u00e8re per\u00e7ait dans sa voix. Je crois que si mon biomoniteur avait \u00e9t\u00e9 configur\u00e9 pour, il aurait affich\u00e9 en grosses lettres rouges que j\u2019\u00e9tais sur le point de pisser dans mon froc. Je jetai un regard d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00e0 Ray qui m\u2019avait suivi \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cabinet, toujours accompagn\u00e9 de l\u2019autre type, mais il d\u00e9tourna le regard. J\u2019imagine que lui aussi \u00e9tait dans une situation d\u00e9licate. Apr\u00e8s tout, c\u2019est lui qui m\u2019avait recommand\u00e9.<\/p>\n<p>\u2013 \u00ab\u00a0Malgr\u00e9 tout, Jake, vous avez montr\u00e9 que vous saviez faire du bon travail, pas vrai, Craig\u00a0?\u00a0\u00bb dit-il en se tournant vers l\u2019un des deux sbires qui acquies\u00e7a docilement. Sa t\u00eate me revint alors. On me l\u2019avait amen\u00e9 il y a quatre ou cinq mois de cela avec quelques grammes de plomb dans le buffet. Il avait perdu \u00e9norm\u00e9ment de sang et \u00e7a avait \u00e9t\u00e9 un vrai challenge de le garder en vie. J\u2019avais sauv\u00e9 la vie de ce type, mais malgr\u00e9 tout, il me collerait une balle entre les deux yeux sans aucune h\u00e9sitation si son boss le lui demandait. Je notai mentalement de rayer le mot reconnaissance de mon vocabulaire si je survivais \u00e0 cette nuit.<\/p>\n<p>\u2013 \u00ab\u00a0C\u2019est pourquoi j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de me montrer magnanime et de vous donner une deuxi\u00e8me chance.\u00a0\u00bb Il laissa flotter un silence de quelques secondes et je dus v\u00e9rifier l\u2019historique de mes battements de c\u0153ur par la suite pour m\u2019assurer que ce dernier n\u2019avait pas rat\u00e9 quelques battements. \u00ab\u00a0Votre deuxi\u00e8me chance vous attend dans la pi\u00e8ce d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Sans un mot, nous nous dirige\u00e2mes tous vers le bloc op\u00e9ratoire. En y p\u00e9n\u00e9trant, une l\u00e9g\u00e8re odeur de d\u00e9composition m\u2019arracha un froncement de sourcils. Je suis habitu\u00e9 \u00e0 cette odeur et elle a cess\u00e9 de me g\u00eaner. Dans mon ancien job, j\u2019avais diss\u00e9qu\u00e9 de nombreux corps d\u2019animaux morts pour r\u00e9cup\u00e9rer les pi\u00e8ces de cyberware de valeur, mais je n\u2019ai jamais eu de clients m\u00e9tahumains morts et cette perspective ne m\u2019enchantait gu\u00e8re. Un corps dissimul\u00e9 sous un drap vert \u00e9tait allong\u00e9 sur la table d\u2019op\u00e9ration. Au jug\u00e9, il devait s\u2019agir d\u2019un ork. C\u2019est tout du moins ce que le gabarit laissait supposer.<\/p>\n<p>D\u2019un bref mouvement du menton, le mafioso m\u2019indiqua que c\u2019\u00e9tait \u00e0 moi de jouer. Je me pla\u00e7ai derri\u00e8re la table et jetai un regard \u00e0 la ronde en qu\u00eate d\u2019une quelconque information sur ce \u00e0 quoi je devais m\u2019attendre. Le mafioso affichait toujours son visage sans expression, tout comme ses deux sbires. Je crus n\u00e9anmoins deviner un d\u00e9but de sourire \u00e0 la commissure de ses l\u00e8vres. Ray avait la t\u00eate d\u2019un type souffrant de diarrh\u00e9es et \u00e0 qui on venait d\u2019annoncer que les toilettes allaient se lib\u00e9rer dans quelques minutes. Son pote regardait ses pompes en serrant les m\u00e2choires. Kitty s\u2019\u00e9tait recul\u00e9e au fond de la salle. Elle s\u2019\u00e9tait adoss\u00e9e au mur et son regard flottait, vide, sur la sc\u00e8ne qui se d\u00e9roulait sous ses yeux. Il y a une diff\u00e9rence entre soutenir le regard d\u2019un pauvre type qu\u2019on m\u00e8ne en bateau dans un bar et contempler la mort. Je me rappelai alors c\u2019\u00e9tait \u00e0 cause d\u2019elle si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 pris la main dans le sac et d\u00e9cidai de ne pas \u00e9prouver de piti\u00e9. Je pris une profonde inspiration et repliai le drap jusqu\u2019au bassin de mon client.<\/p>\n<p>Je fus un peu surpris. Je ne sais pas \u00e0 quoi je m\u2019attendais, mais en tout cas, au moins \u00e0 quelque chose d\u2019un peu amoch\u00e9. Contrairement \u00e0 ce que j\u2019avais cru, il ne s\u2019agissait pas d\u2019un ork. Son teint \u00e9tait tout ce qu\u2019il y a de plus cadav\u00e9rique, \u00e0 la limite du verd\u00e2tre. Le visage ne portait aucune trace de tum\u00e9faction mais, assez curieusement, aucun cheveu, poil de barbes, cil ou sourcil n\u2019\u00e9tait visible. Une t\u00e2che, que j\u2019imaginai \u00eatre une sorte de moisissure sous-cutan\u00e9e, s\u2019\u00e9tendait de l\u2019oreille droite jusqu\u2019au cou, disparaissant ensuite sous le col roul\u00e9 du pull. Celui-ci, de couleur sombre, \u00e9tait parfaitement propre. De marque Victory, je remarquai qu\u2019il \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement blind\u00e9. Je m\u2019appr\u00eatais \u00e0 pousser l\u2019analyse plus loin mais le mafioso m\u2019interrompit\u00a0:<\/p>\n<p>\u2013 \u00ab\u00a0J\u2019ai besoin que vous r\u00e9cup\u00e9riez un commlink implant\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je ne sais pas si c\u2019\u00e9tait la perspective d\u2019assister \u00e0 l\u2019op\u00e9ration, mais Ray p\u00e2lit brusquement et sembla avoir quelques difficult\u00e9s \u00e0 d\u00e9glutir.<\/p>\n<p>\u2013 \u00ab\u00a0Bien. Vous voulez que j\u2019ouvre le cr\u00e2ne de ce type et que je sorte le mat\u00e9riel sans l\u2019ab\u00eemer je suppose.<\/p>\n<p>\u2013 Ce ne sera pas n\u00e9cessaire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette fois, j\u2019en suis certain, mon c\u0153ur a r\u00e9ellement rat\u00e9 un battement, car c\u2019est le type sur la table qui venait de parler. Ses yeux, dont la corn\u00e9e semblait recouverte d\u2019une \u00e9paisse cataracte, me fixaient \u00e0 pr\u00e9sent sans ciller et je sentis chacun de mes poils se h\u00e9risser. Ce n\u2019\u00e9tait pas d\u00fb au simple \u00e9tonnement. Il y a avait autre chose, quelque chose de plus instinctif, de plus visc\u00e9ral. Une sorte de peur primaire s\u2019\u00e9veillant soudainement. Ray semblait \u00e9prouver la m\u00eame chose que moi. Mais mon intuition me souffla que les causes de sa peur \u00e9taient diff\u00e9rentes des miennes.<\/p>\n<p>L\u2019homme se redressa, se d\u00e9barrassa du drap, puis se leva, d\u00e9cochant un sourire effrayant \u00e0 Ray. \u00c0 la vue de ses ongles recourb\u00e9s comme des griffes et de ses dents aiguis\u00e9es comme des rasoirs, j\u2019eus la confirmation de ce que je craignais\u00a0: ce type \u00e9tait une goule. Comme tout le monde, j\u2019avais entendu des tas d\u2019histoires racont\u00e9es par des gens qui connaissaient des types qui avaient vu une goule, une nuit. J\u2019imaginais les goules comme des cr\u00e9atures d\u00e9c\u00e9r\u00e9br\u00e9es, tout juste bonnes \u00e0 \u00e9mettre des r\u00e2les grotesques en titubant dans les tunnels des \u00e9gouts de Seattle, comme \u00e0 la trid\u00e9o. Une fois encore, la r\u00e9alit\u00e9 se r\u00e9v\u00e9lait plus effrayante que la fiction.<\/p>\n<p>Le mafioso reprit la parole, aussi calme que si rien ne s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Pendant ce temps, la goule alla s\u2019installer confortablement dans le fauteuil en synth\u00e9cuir tr\u00f4nant derri\u00e8re mon bureau.<\/p>\n<p>\u2013 \u00ab\u00a0Voyez-vous Jake, notre invit\u00e9 a un point commun avec nous deux\u00a0: nous avons \u00e9t\u00e9 dup\u00e9s par Ray. Vous croyez que Ray est votre ami n\u2019est-ce pas\u00a0? Et vous vous dites probablement que je vous mens pour faciliter votre ralliement \u00e0 ma cause\u00a0? Je sais que vous \u00eates pragmatique. Des faits vous conviendront bien mieux que des paroles.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Une fen\u00eatre fit son apparition dans mon champ de vision, m\u2019avertissant qu\u2019un utilisateur inconnu souhaitait me transf\u00e9rer un fichier vid\u00e9o. Apr\u00e8s un rapide contr\u00f4le anti-virus, je validai le transfert d\u2019une simple pens\u00e9e. Quand j\u2019y repense, les instants qui ont suivi m\u2019apparaissent irr\u00e9els, deux r\u00e9alit\u00e9s fonci\u00e8rement diff\u00e9rentes se superposant l\u2019une \u00e0 l\u2019autre. La vid\u00e9o montrait un Ray calme, pos\u00e9 et convainquant. Le Ray que je connaissais. En transparence, je voyais un Ray hyst\u00e9rique, col\u00e9rique et paniqu\u00e9. Je r\u00e9ussis tant bien que mal \u00e0 maintenir mon attention sur les deux plans jusqu\u2019au moment o\u00f9 Ray eut un geste malheureux qui pouvait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une tentative pour d\u00e9gainer une arme. Je revois encore la sc\u00e8ne au ralenti\u00a0: les deux gardes du corps plongeant leur main sous leur veste mais incapable d\u2019agir avant Kitty. Bien s\u00fbr, je n\u2019ai aucune preuve que c\u2019\u00e9tait bien elle, mais je suis presque certain de l\u2019avoir vu agiter sa main droite qui avait pris une apparence plus griffue et velue, tandis que ses pupilles s\u2019\u00e9taient \u00e9tr\u00e9cies. L\u2019\u00e9lectricit\u00e9 statique satura l\u2019air de la pi\u00e8ce et Ray s\u2019\u00e9croula sans bruit, terrass\u00e9 par un mal invisible.<\/p>\n<p>Je fis couler l\u2019eau br\u00fblante de la douche pendant de longues minutes ce soir l\u00e0. J\u2019imagine que j\u2019esp\u00e9rais inconsciemment qu\u2019elle lave mes souvenirs et que cette horrible soir\u00e9e disparaisse avec elle par la vidange. Les cris de Ray beuglant que c\u2019\u00e9tait une m\u00e9prise raisonnaient encore \u00e0 mes oreilles. Ses yeux \u00e9taient emplis de cette peur universelle. Non pas la peur de la mort. Quelque chose de pire. La peur de ce qu\u2019il allait endurer avant de mourir et apr\u00e8s quoi la mort viendrait comme une d\u00e9livrance.<\/p>\n<p>Il se trompait. Il n\u2019a pas souffert. Un des deux sbires a ramass\u00e9 son corps et l\u2019a d\u00e9pos\u00e9 sur la table \u00e0 pr\u00e9sent vide. \u00c0 l\u2019aide d\u2019un biomoniteur, je v\u00e9rifiai ses signaux vitaux pour constater qu\u2019il \u00e9tait simplement KO. Je me demande aujourd\u2019hui s\u2019il \u00e9tait vraiment inconscient ou juste paralys\u00e9, incapable de bouger mais parfaitement conscient. Je crois que je pr\u00e9f\u00e8re ne pas savoir en fait.<\/p>\n<p>Avant de sortir, le mafioso me rappela qu\u2019il voulait le commlink. Il me dit \u00e9galement que je devais pr\u00e9lever sur le corps tous les organes et les implants de cyberware. Je pouvais garder ces derni\u00e8res, mais les organes devaient \u00eatre remis \u00e0 l\u2019homme assis dans mon fauteuil.<\/p>\n<p>Il me fallu plusieurs heures pour finir le travail. Hormis le commlink, Ray avait peu de cyberware\u00a0: une paire d\u2019yeux datant d\u2019au moins deux ans et d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9e, des implants audios, un datajack et le fameux commlink. Ses organes \u00e9taient en bon \u00e9tat et je les pla\u00e7ai dans des caissons de transport r\u00e9frig\u00e9r\u00e9s. Dans mon empressement, je n\u2019avais pas remarqu\u00e9 que la goule n\u2019\u00e9tait pas sorti de la pi\u00e8ce et lorsqu\u2019elle apparut \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, je ne pus retenir un petit cri de surprise qui ne lui \u00e9chappa pas et lui arracha un sourire \u00e0 faire fr\u00e9mir un troll d\u00e9fonc\u00e9 \u00e0 la Kamikaze. Je ressentis le besoin de meubler pour cacher ma g\u00eane.<\/p>\n<p>\u2013 \u00ab\u00a0Voil\u00e0. C\u2019est fait. Vous pouvez emmener les caissons. Je m\u2019occupe d\u2019incin\u00e9rer le corps une fois le nettoyage du bloc termin\u00e9.<\/p>\n<p>\u2013 Ce ne sera pas n\u00e9cessaire. J\u2019emporte \u00e9galement les restes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je fus incapable de soutenir son regard aveugle. Pauvre Ray, quelle triste fin\u2026<\/p>\n<p>La douche n\u2019avait pas rempli son office et je dus me rabattre sur mon plan B\u00a0: l\u2019alcool. Compte tenu des \u00e9v\u00e8nements exceptionnels je d\u00e9cidai de m\u2019ouvrir une vraie bouteille de vodka que j\u2019avais achet\u00e9e dans l\u2019espoir d\u2019une hypoth\u00e9tique visite de Kitty. Vodka pure\u00a0: elle ne buvait que \u00e7a. Personnellement, je trouve \u00e7a imbuvable, mais c\u2019\u00e9tait exactement ce dont j\u2019avais besoin ce soir-l\u00e0. Je bus les trois premiers verres cul sec. Au quatri\u00e8me, je commen\u00e7ai \u00e0 me faire au go\u00fbt et je me mis \u00e0 siroter tranquillement mes verres en m\u2019abrutissant devant un talk-show quelconque. \u00c0 la moiti\u00e9 de la bouteille, le sommeil ne venant toujours pas, je d\u00e9cidai de visionner \u00e0 nouveau la vid\u00e9o que le mafioso m\u2019avait envoy\u00e9e.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne se d\u00e9roulait de nuit sur un parking et \u00e9tait film\u00e9e par une cam\u00e9ra plac\u00e9e assez loin au-dessus du sol, probablement mont\u00e9e sur un drone similaire au Fly-Spy dont <span class=\"caps\">MCT<\/span> faisait la promotion \u00e0 grand renfort de pub \u00e0 la trid\u00e9o. Il n\u2019y avait malheureusement pas de bande son. Ray y apparaissait de dos discutant avec un individu que je ne pouvais que reconna\u00eetre\u00a0: mon ancien boss. Lorsque j\u2019avais regard\u00e9 la vid\u00e9o pour la premi\u00e8re fois quelques heures auparavant, il m\u2019avait sembl\u00e9 \u00e9vident que l\u2019homme de dos \u00e9tait Ray. Cette silhouette. Cette d\u00e9marche. Cette fa\u00e7on de parler en gardant constamment sa main droite dans la poche de son pantalon. C\u2019\u00e9tait lui.<\/p>\n<p>Mais maintenant, je n\u2019en \u00e9tais plus si s\u00fbr. Je regardai la vid\u00e9o en boucle une dizaine de fois. Ce fut le temps qu\u2019il me fallut pour mettre le doigt sur ce qui me titillait\u00a0: quelque chose d\u00e9passait l\u00e9g\u00e8rement de son col. Probablement un tatouage au niveau de la nuque. J\u2019avais beau chercher, j\u2019\u00e9tais incapable de dire si oui ou non j\u2019avais vu ce tatouage auparavant. J\u2019\u00e9tais tellement tendu et concentr\u00e9 lorsque je l\u2019avais d\u00e9coup\u00e9 que je n\u2019en avais pas de souvenirs pr\u00e9cis. Avais-je vu ou non ce tatouage\u00a0? Impossible de m\u2019en rappeler. Et je n\u2019avais m\u00eame plus le corps pour v\u00e9rifier.<\/p>\n<p class=\"fin-flotte-vu\">Et merde\u00a0! La vodka n\u2019y suffirait pas. Quelques pilules de Bliss en renfort ne seraient pas superflues.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quand Ray et son pote d\u00e9barqu\u00e8rent au Twister, je compris tout de suite qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas venus pour le plaisir de boire un verre avec moi. Ray avait son regard des mauvais jours, un regard fuyant. Son pote, lui, faisait carr\u00e9ment la gueule. Il n\u2019avait pas besoin de \u00e7a pour \u00eatre intimidant. 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